Tarek Bitar, le juge qui divise les Libanais
Au Liban, le juge Tarek Bitar, chargé de l’enquête sur la double explosion du port de Beyrouth, qui a fait 218 morts, 6 500 blessés et détruit une partie de la capitale le 4 août 2020, est considéré par les uns comme un justicier et par les autres comme un exécutant d’un agenda étranger.
Jamais un magistrat n’aura suscité autant de controverses au Liban. Tarek Bitar, chargé de l’enquête sur la tragédie du port de Beyrouth, la troisième explosion la plus puissante de l’histoire de l’humanité, déchaîne les passions. Ses admirateurs et ses détracteurs s’écharpent sans retenue sur les réseaux sociaux, s’affrontent sans pitié dans la rue. Pour lui, ou à cause de lui, les Libanais ont ressuscité l’espace d’une journée, le 14 octobre, les lignes de démarcation de la guerre civile. Les politiques ont renoué avec leur discours belliqueux, chauffant à blanc l’esprit de leurs partisans respectifs en réveillant brutalement la fibre confessionnelle.
Pourtant, ce juge de 47 ans pouvait réunir les critères de rassembleur d’un peuple divisé en communautés dressées les unes contre les autres, et d’une population meurtrie par la criminelle gouvernance d’une classe politique irresponsable, cupide et corrompue.
Une famille à forte tradition étatiste
Rien dans le contexte familial, la vie personnelle ou le parcours professionnel de Tarek Bitar ne laissait penser que ce juge deviendrait un jour un personnage clivant, cristallisant autour de lui les contradictions d’un pays en naufrage et d’un peuple en souffrance. De rite grec-catholique, Tarek Bitar est originaire de la localité de Aïdamoun, dans le Akkar, au nord du Liban. Son appartenance à cette petite communauté et à cette région périphérique le soustraie d’emblée aux poids des grands leaders maronites du Mont-Liban et à leurs réseaux clientélistes qui leur permettent de déployer leur hégémonie sociale et politique dans un système confessionnalisé à outrance.
Tarek Bitar vient d’une famille à forte tradition étatiste. Son grand-père, Jabbour, était militaire. Un de ses oncles était inspecteur au ministère de l’Éducation nationale, un autre était médecin. Son père, Fayez, père de huit enfants, a fait fortune au Venezuela avant de revenir s’installer au Liban. Comme de nombreux commerçants et entrepreneurs, il a fait faillite au milieu des années 80 lors de la première dépréciation de la livre libanaise.
Ceux qui connaissent Tarek Bitar le décrivent comme un homme ouvert aux autres confessions, débarrassé du réflexe du repli communautaire dont souffrent une partie des Libanais. « Je n’ai jamais entendu Tarek ou un membre de sa famille tenir des propos sectaires ou classer les Libanais selon leur appartenance communautaire », affirme une journaliste qui connaît bien la famille. Les sympathies de son père pour les idées du Parti syrien national social (PSNS, qui défend le projet de la Grande Syrie), une des rares formations non-confessionnelles du Liban, ont sans doute influé sur sa construction intellectuelle et sa vision de la société libanaise.
La connaissance du Liban profond
A son crédit, le diplôme décroché à l’université libanaise (publique), où il a pu côtoyer des étudiants de divers rang social, communautés et régions, dans un pays où les établissements universitaires privés, appartenant à des congrégations religieuses ou financés par des capitaux extraterritoriaux, deviennent des lieux privilégiés de formatage intellectuel et communautaire. Sur le plan professionnel, il a exercé pendant quinze ans dans les tribunaux de la grande ville sunnite de Tripoli, ce qui lui a permis de parfaire sa connaissance du Liban profond, où l’appartenance à la communauté prime souvent sur le concept de la citoyenneté.
En 2017, il est nommé président de la Cour pénale de Beyrouth. Il se distingue par la rapidité de ses verdicts dans un système judiciaire lent et lourd, son intransigeance dans l’application des lois et son refus de toute ingérence politique dans ses décisions. À Beyrouth, il est appelé à traiter des dossiers qui ont défrayé la chronique. Il n’hésite pas à condamner à mort des assassins, à une grosse amende un médecin et un hôpital reconnus coupables d’une erreur médicale, et à de lourdes peines des trafiquants de drogue. « Ses sévères verdicts tranchent avec sa personnalité affable, son ton courtois et son calme », commente un avocat qui le connaît.
Une enquête « sélective » et « politisée »
C’est donc cet homme qui est aujourd’hui au cœur de la tourmente. Pour que le chef du Hezbollah lui consacre plusieurs discours, c’est que les enjeux sont grands. Hassan Nasrallah lui reproche d’être « sélectif » et de « politiser » l’enquête qu’il a repris en février après le limogeage de son prédécesseur, Fadi Sawan.
Ses détracteurs l’accusent d’avoir engagé des poursuites contre un camp politique bien déterminé. Dans le collimateur du juge figurent, effectivement, l’ex-Premier ministre Hassan Diab, dont le gouvernement était soutenu par le Hezbollah, des ministres et des députés proches du président de la Chambre Nabih Berry, ou de la formation chrétienne des « Marada », alliés du parti chiite. Il y a aussi le directeur de la Sûreté générale, Abbas Ibrahim, qui jouit de la confiance de Hassan Nasrallah.
Les adversaires de Tarek Bitar ne comprennent pas pourquoi il n’a pas engagé des poursuites contre tous les Premiers ministres et les hauts responsables politiques et sécuritaires qui se sont succédé depuis l’arrivée à Beyrouth, en 2013, de la cargaison de nitrate d’ammonium qui a explosé le 4 août 2020. Parmi eux figurent l’actuel Premier ministre Najib Mikati, son prédécesseur Saad Hariri. Pourquoi a-t-il interrogé l’ex-chef de l’armée Jean Kahwaji et épargné l’actuel commandant en chef, Joseph Aoun ? Pourquoi focalise-t-il son enquête sur la « négligence criminelle » et les « manquements » au lieu d’essayer de savoir comment le nitrate d’ammonium a débarqué au port et à qui était destinée la cargaison ? Pourquoi ne s’est-il pas saisi du dossier de la découverte, en septembre, dans la plaine de la Bekàa, auprès d’un partisan du parti chrétien des Forces Libanaises, de 20 tonnes de cette matière ayant la même constitution que le stock qui a explosé au port ? Ses critiques lui reprochent de rencontrer loin des caméras des diplomates américains et européens, une preuve que « le juge sert un agenda occulte », affirme un député qui veut garder l’anonymat.
Pour les défenseurs de Tarek Bitar, le juge est maître de son enquête et il la mène comme bon lui semble. A travers ses pressions, le Hezbollah cherche à influer sur le cours de la justice « car il a quelque chose à cacher ». Imperturbable malgré l’évolution dramatique de la situation et la paralysie du Conseil des ministres qui ne se réunit plus en raison de la bouderie de ses composantes chiites, Tarek Bitar poursuit sa mission. Jusqu’à quand résistera-t-il à cette pression ?
Source : rfi.fr