Des blindés et des silences : quand la politique roule sur l’espoir d’un peuple affamé
Dans le théâtre tragique des nations, il y a des actes qui prêtent à sourire, d’autres à pleurer, et certains qui mélangent les deux avec une cruauté éclatante. L’achat par la junte guinéenne de véhicules blindés flambant neufs, payés non pas en argent mais en ressources minières, appartient indiscutablement à la dernière catégorie. Dans un pays où la majorité des citoyens se débrouille pour survivre au quotidien, la manœuvre a de quoi susciter des interrogations, voire une colère sourde.
Alors que le peuple guinéen fait face à une inflation galopante, à un système de santé moribond, à des écoles délabrées et à des infrastructures inexistantes, ses dirigeants, eux, signent des accords dignes d’un mauvais film de propagande : des minerais contre des tanks. On croirait à une mauvaise blague. Sauf qu’ici, ce n’est pas drôle. Pas du tout.
Il faut bien le reconnaître, les blindés ont une allure impressionnante. Ils imposent, ils fascinent, et ils sont parfaits pour les photos officielles. Mais derrière ce spectacle de puissance se cache une triste réalité : ces machines ne rempliront pas les assiettes, ne soigneront pas les malades, et ne construiront pas les routes nécessaires pour désenclaver le pays. Elles ne sont qu’un symbole – celui d’un pouvoir qui préfère s’armer plutôt que servir.
Et ce symbole, il est bruyant. Il roule sur les espoirs d’un peuple qui attend autre chose. Les Guinéens veulent des hôpitaux où leurs enfants ne mourront pas d’une fièvre facilement évitable. Ils veulent des écoles où leurs filles et fils pourront apprendre à écrire l’histoire de demain. Ils veulent de l’eau potable, des emplois, et la fin de cette fatalité qui les condamne à regarder leur richesse quitter le sol pour ne jamais leur revenir.
La junte justifie cet échange comme une « nécessité stratégique ». Mais quelle est la vraie stratégie ici ? Protéger le peuple ou protéger un régime qui ne fait qu’asphyxier les rêves de liberté et de dignité ? Parce que soyons honnêtes : les blindés ne seront pas là pour défendre les villageois de l’insécurité ou pour sécuriser les marchés agricoles. Ils seront utilisés, à n’en pas douter, pour museler les voix discordantes, maintenir l’ordre dans un chaos soigneusement entretenu, et renforcer une mainmise sur un peuple déjà à genoux.
Le cynisme de cette transaction est d’autant plus frappant que la Guinée regorge de ressources naturelles qui pourraient transformer la vie de ses habitants. Mais ces richesses, au lieu d’être une bénédiction, sont devenues une malédiction, pillées au profit de quelques-uns, échangées contre des outils de répression, ou gaspillées dans des projets aussi coûteux qu’inutiles.
Ne nous y trompons pas : cet achat ne s’accompagnera pas de silence. Les blindés seront exhibés avec fierté, comme preuve d’un pouvoir fort et déterminé. Les discours officiels parleront de « sécurisation du territoire », de « préparation à un avenir souverain ». Mais derrière ces mots, il y a une réalité beaucoup plus sombre : un régime qui cherche à acheter du temps en écrasant les contestations, en détournant l’attention du peuple avec des spectacles de fer et d’acier.
Dans un pays où les caisses sont vides, où les enseignants ne sont pas payés, où les hôpitaux manquent de tout, chaque blindé est un rappel douloureux des priorités d’une élite déconnectée. C’est une insulte silencieuse à chaque famille qui lutte pour manger un repas par jour, à chaque enfant qui marche des kilomètres pour atteindre une école sans livres ni enseignants.
La question qui se pose à tous les Guinéens est simple : combien de temps encore tolérerons-nous ces décisions qui roulent sur nos droits, nos rêves, et nos vies ? Chaque blindé flambant neuf est un rappel que le peuple est tenu à l’écart, que les décisions se prennent derrière des portes fermées, sans transparence ni consultation. La résignation est facile, mais elle n’est pas une solution. Le silence, face à l’injustice, n’est rien de moins qu’une complicité.
Les minerais de la Guinée appartiennent au peuple. Ils sont la richesse qui devrait bâtir des écoles, des hôpitaux, des routes, et un avenir. Mais tant qu’ils seront utilisés pour acheter des blindés, ils ne feront que creuser le fossé entre les dirigeants et ceux qu’ils prétendent gouverner. La Guinée mérite mieux. Elle mérite des leaders qui mettent le peuple au centre, et non des véhicules blindés qui roulent sur ses rêves.
C’est à nous, citoyens, de poser les bonnes questions. De demander des comptes. De refuser la logique du tank, qui ne produit que la peur et le silence. Car une nation ne se construit pas sur des roues blindées. Elle se construit sur des cœurs et des esprits libres, éduqués, et unis. La Guinée, notre Guinée, mérite cela. Rien de moins.
Par Mamadou Bachir BARRY