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Entretien avec Nada Abillama Masson, auteure du récit « On s’en va !! » Liban d’ici et d’ailleurs

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Nada Abillama Masson, auteure du récit "on s'en va !!" Liban d'ici et d'ailleurs
Nada Abillama Masson, auteure du récit "on s'en va !!" Liban d'ici et d'ailleurs

Paru en 2018, « on s’en va !! » Liban d’ici et d’ailleurs est un récit autobiographique qui retrace le parcours de l’auteure Nada Abillama Masson. Le Liban, petit pays de Moyen-Orient est déchiré par la guerre civile pendant 16 ans. C’est le début de plusieurs départs pour l’écrivaine qui l’amène en France, l’Algérie et Nice.

Comme des millions des libanais et des réfugiés en général, son exil est rythmé d’une crise d’identité, de l’épineux sujet d’intégration et du retour au pays natal. Nada Abillama Masson revient sur les quintessences de cet important récit au cours d’un entretien qu’elle a accordé à la rédaction de Verite224.com. Lisez.

Verite224.com : bonjour Nada, tout d’abord, présentez-vous brièvement à nos milliers de lecteurs de Verite224.com

Nada Abillama Masson : bonjour Alpha. Je suis Libanaise et Française, née au Liban et arrivée en France à 25 ans. Cela fait plus de 30 ans que j’y suis maintenant.

J’ai d’abord été formée à la méthode Montessori et enseigné en école primaire pendant 3 ans avant de bifurquer dans le domaine du social. A mon arrivée à Paris, je me suis inscrite à l’école d’éducateurs spécialisés où je suis aujourd’hui formatrice, et j’ai poursuivi mes études universitaires. J’ai soutenu une thèse en Sciences de l’Education option « clinique » en 2005 Paris-V Sorbonne. Ce travail a fait l’objet d’un premier livre qui s’intitule En mal d’un chez-soi. A l’écoute de la parole des jeunes de l’ASE. Il s’agit de rendre compte de la manière dont les jeunes rencontrés pendant ce travail vivent leur placement en Institution, ce qu’ils en comprennent et retirent. D’autres articles complètent cette réflexion.

J’ai donc grandi au Liban, et connu la guerre. Entre mes 13 ans et 25 ans, j’ai connu une période d’allers-retours entre l’Algérie, Nice et le Liban avant de débarquer à Paris. C’est ce parcours d’exil que mon livre « On s’en va ! » Liban d’ici et d’ailleurs raconte.

« On s’en va !  » Liban d’ici et d’ailleurs est le titre de votre livre. Vous étiez on peut dire une exilée, vous aviez fui la guerre civile qui a rongé votre pays pendant 16 ans. Dites-nous qu’est-ce que vous inspiré à écrire ce livre ?

En fait, j’écris depuis très longtemps dans le cadre d’ateliers d’écriture d’abord, puis seule par la suite. Je me suis laissée surprendre par mon écriture qui surgissait d’une manière impromptue. Les pages s’écrivaient par un besoin impérieux ou par une inspiration hasardeuse, imposant leur existence sans autre exigence que d’être là. Pour quelle destinée ? Je l’ignorais encore, mais l’envie de retracer mon parcours scandé de ruptures et d’exil me tenaillait.

Un jour j’ose dévoiler quelques-uns de mes textes à un ami écrivain qui me dit tout de suite « Trente textes comme ceux-ci et je te présente à mon éditeur ». Le projet d’édition fait son chemin et voilà que je mets à creuser et à dégager des moments de l’oubli pour les sortir de leur ombre.

De ces textes disparates qui racontent des tranches de vie éparses, j’ai commencé à créer une cohérence et à retrouver un cheminement qui ressemblerait à ma vie, une vie que je voulais essentiellement transmettre à mes enfants pour qu’ils connaissent mon histoire, et d’où je viens.

Est-ce qu’on peut dire que votre livre relate le parcours disons ordinaire d’un exilé ?

Est-ce que mon livre relate le parcours ordinaire d’un exilé ? Il y a parfois, sans doute trop de fois de l’extraordinaire dans l’exil. Il y en a qui sont heureux, d’autres dramatiques et/ou tragiques.

Chaque parcours est tellement différent ! Chaque vécu aussi. On ne ressent pas tous l’exil de la manière. Les raisons d’un départ, l’âge que l’on a au moment où l’on s’en va, la conscience ou pas de ce qui se joue dans ce départ et la manière dont il se fait impactent énormément la manière de le vivre ou de le ressentir, les traces qui restent dans notre mémoire psychique et corporelle.

Je pense néanmoins que nous pouvons retrouver des sentiments communs, exprimés de manière différente : la nostalgie et la recherche sans répit d’un chez-soi.

La couverture du livre de Nada Abillama Masson "On s'en va !!" Liban d'ici et d'ailleurs

La couverture du livre de Nada Abillama Masson « On s’en va !! » Liban d’ici et d’ailleurs

Des termes souffrance, culpabilité, doute, espoir, projets d’avenir reviennent souvent dans votre livre. Comment vous avez pu concilier ces thèmes jadis pour certains inconciliables ?

Il n’y a pas de vie sans souffrance, pas de bonheur sans son contraire, la souffrance une fois de plus. Seulement le destin de certains est beaucoup plus lourd que d’autres en souffrance.

Pareil : je dirai que tout départ porte en lui ses doutes puisqu’on part vers l’inconnu ; on ne sait pas ce qu’on va trouver, ce qui va se passer, comment ça va se passer. Mais ce départ est porteur d’espoir et de projets sinon pourquoi partir, quitter des lieux, des personnes ? Parfois, comme ce fut le cas pour moi à plusieurs reprises, on fuit, on part dans la précipitation, deux valises et nous voilà dans le premier bateau qui reprend la mer. Je n’ai pas connu le destin de beaucoup trop de malheureux ; je reconnais avoir eu beaucoup de chances. Les cieux ont été plus cléments.

Il n’y a que le temps qui permet de nous retrouver et de reprendre le fil de notre histoire, souvent marquée par des ruptures. Il faut beaucoup, beaucoup de temps parfois pour s’y retrouver et se construire une identité, telle un patchwork, faite de plusieurs morceaux mais unifiée et riche en couleurs.

Dans la préface de votre livre, Gérard Natter s’interroge : « comment trouver un « chez-soi » ailleurs, lorsque l’on n’a pas fait le deuil d’ici ? Quelle est la réponse à cette question ?

Je pense que le chez-soi ailleurs est possible ou trouvé à partir du moment où le deuil lié à la perte de l’ici ne nous empêche plus d’investir d’autres espaces. La question du chez-soi pose la question de la place que l’on occupe. C’est une place qui peut être souvent inconfortable parce que justement, on n’est pas tout à fait d’ici mais plus non plus tout à fait de là-bas, on est un mélange de l’ici et de l’ailleurs, on prend ou laisse ce qui nous convient ou pas d’ici et de là-bas… Finalement, on est sans cesse et continuellement dans un entre-deux ou dans un entre (d’)eux où il nous faut trouver ce trait d’union qui nous relie en ici et là-bas. A partir du moment où on l’assume, on se sent beaucoup mieux parce qu’on le vit comme une richesse, un plus, et non en moins.

Pour moi, le chez-soi n’est pas relié à un espace géographique donné mais à la manière d’habiter le monde. Mon chez-soi, c’est ce trait d’union que j’ai su, réussi, appris à créer, à inventer.

Vous êtes arrivée en France il y a 25 ans. Comment vous avez relaté votre intégration dans votre livre ?

Je raconte le sentiment d’étrangeté que je ressentais. Pourtant je parle très bien français. Je n’ai pas forcément un accent prononcé. Ma tête ne semble pas appeler l’ailleurs. Mon prénom ? Il y a tellement de prénoms exotiques que ça ne posait question à personne. Je passais inaperçue. Paris veut ça aussi, malheureusement.

Pour autant, j’étais complètement décalée. Mes repères spatio-temporels bougeaient : j’arrivais en retard alors que je suis généralement très ponctuelle ; je me perdais dans les directions des transports en commun. Quand j’ai intégré l’école d’éducateurs, on savait que je venais d’arriver de l’étranger. On me prenait pour une espagnole ou une italienne, une méditerranéenne, ce en quoi, ils n’étaient pas loin. Encore aujourd’hui, personne ne pense au Liban. Je répondais par l’affirmatif car je me suis rendue compte à quel point ils avaient une méconnaissance ou une connaissance très fausse et erronée de la guerre du Liban. Ils avaient en tête les images du drame terrible de Sabra et Chatila, et tout se résumait à cela. A ce moment-là, je n’avais pas forcément envie de tout le temps expliquer. Je voulais juste m’intégrer et laisser tout ça derrière moi. C’est plus tard que j’ai eu besoin d’affirmer d’où je viens.

Ce livre donne un autre visage de la guerre qu’au fond beaucoup ignorent.

Nada Abillama Masson

Vous êtes une écrivaine très ouverte dans la vraie vie. Il y a l’Orient en proie régulièrement à des tensions géostratégiques face cet occident qu’on peut dire qui vous a aussi adopté et qui joue un rôle prépondérant dans ces crises. Comment vous vous situez entre ces deux peuples de ces deux régions dont il y a une grande différence culturelle et religieuse ?

Cette zone du monde ne connait pas de répit depuis des décennies. Le Liban est à un carrefour stratégique où il subit toutes les tensions et les intérêts des pays voisins, qui eux-mêmes répondent à des intérêts d’autres pays. Inscrit dans une chaîne aux multiples et innombrables stratégies qui le dépassent parfois. Le Liban, petit pays mais immensément riche sur plusieurs plans, est sans cesse convoité, malmené, dilapidé, exploité. L’on sait très bien combien les intérêts politiques bafouent les rudiments du vivre ensemble, pipent le jeu et complexifient sacrément la compréhension des événements.

Le Liban est un pays qui a toujours été ouvert au monde, et à la France en particulier. L’Histoire veut qu’ils aient entretenu des relations plutôt amicales. Comme je l’ai dit plus haut, je parle très bien français. Mon premier prénom est Christine (je raconte dans mon livre la recherche de mon identité entre l’orientale que je suis, et l’occidentale que je peux être). Je suis de religion catholique. Sur cette question, je n’ai pas du tout ressenti de différence.

Les différences portent sur les us et coutumes. En Algérie par exemple, où j’ai vécu 3 années entrecoupées par un retour au Liban, je n’ai pas du tout ressenti cette étrangeté évoquée plus haut. A Nice où j’ai fait ma Seconde, si.

Il y a une chaleur humaine, une qualité hospitalière que certains pays connaissent mieux que d’autres. Le reste, quand le respect et l’ouverture aux autres sont présents, votre hôte saura vous faire sentir des leurs.

Je disais dans l’une de mes précédentes questions que votre pays a été ravagé par la guerre civile en 1975. Quel appel lancez-vous aux chiites, chrétiens, sunnites et druzes ?

Les chiites, les sunnites, les druzes et les chrétiens ne veulent plus la guerre. Tout ce qui se passe aujourd’hui le montre et le prouve. Ces barrières ont été provoquées par la guerre, et cette guerre n’a jamais été une guerre de religion, jamais. On a certes utilisé cette donnée-là pour massacrer, mais toute guerre a un visage haineux et monstrueux. C’est la politique, encore une fois, et les prises de pouvoir de certains, qui pourrissent la vie des uns et des autres qui ne souhaitent qu’une seule et unique chose : retrouver ce fameux vivre ensemble. Et je peux vous assurer que les libanais le connaissent très bien. Les pays voisins, soutenus par certains de nos politiques, ne cessent de semer la discorde pour que ça flambe mais tous ceux qui ont connu la guerre résistent. Mais la fatigue est là, et le pays est vulnérable, au bord du gouffre. Par conséquence, plus que parler en termes de chiites, sunnites, druzes ou chrétiens, autrement dit d’identité religieuse, c’est à l’identité libanaise, au libanais, quelle que soit sa confession, qu’il s’agit de s’adresser pour ne pas, justement, faire le jeu de la division. Si j’ai un appel, ou un message à adresser, ce serait de se demander quel Liban nous souhaitons avoir pour l’avenir : un Liban réuni autour d’objectifs communs pour l’intérêt de son peuple, ou un Liban qui joue le jeu de ses voisins, tiraillé par des intérêts complètements fous et contradictoires pour satisfaire ses intérêts propres, sans tenir compte des autres ?

Les libanais sont un peuple très nomade. Rien qu’en Guinée dans mon pays, il y a des libanais dont leurs arrières grands parents sont arrivés en Guinée depuis plus de 100 ans. Comment vous expliquez ces déplacements ?

Il y a plus de libanais dans le monde qu’au Liban même, c’est indéniable. L’immigration en Afrique et en Amérique du sud est, en effet, très ancienne.

Partie tôt du Liban, c’est en lisant des auteurs libanais que j’ai découvert mon pays et l’histoire de cette ancienne immigration, principalement économique. C’était essentiellement des habitants de villages du nord ou du sud du pays, ou encore des montagnes.

Partout où le libanais part, il s’adapte et crée des entreprises.

Quelles sont vos prochaines ambitions littéraires ?

Continuer d’écrire. J’ai beaucoup de textes qui sommeillent, des projets bien sûr mais je ne me fixe aucune contrainte. L’écriture jaillit chez moi, et un jour c’est là …

Votre mot de la fin pour clore cet entretien

« On s’en va ! » Liban d’ici et d’ailleurs est un récit autobiographique, un témoignage où le récit qui part de mon histoire de séparations et d’exil transcende mon simple parcours et permet à d’autres de pouvoir s’y retrouver et s’identifier, de se glisser dans cette histoire qui devient la leur. Une histoire qui pourrait somme toute ne pas être que la mienne, et qui dit quelque chose aux autres. C’est à la fois une histoire particulière où je parle du Liban mais d’un Liban vécu de l’intérieur, incarné, mais dans le même temps, tout le monde pourrait être ce Liban.

Finalement, ces questions d’exil et du chez-soi, de la double appartenance et d’identité ne concernent pas que moi. Cette histoire résonne chez l’autre.

Entretien réalisé par Alpha Oumar Diallo

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Redacteur en chef Verite224.com
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