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Fermeture des unités industrielles : doutes et réserves de l’expert de Danda Diallo [entretien]

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Les autorités ont lancé un vaste programme de fermeture des unités industrielles. Au total, 1724 unités essentiellement dans production des eaux minérales ont été fermées. Une démarche saluée par des nombreux citoyens.

Interrogé par Verite224.com, Mamadou Danda Diallo, expert en entrepreneuriat apporte son regard et propose des pistes de solution pour un gestion saine de cette démarche gouvernementale.

Verite224 : le gouvernement à travers le département de l’industrie et des PME a lancé une vaste opération de fermeture des unités industrielles pour non-respect des normes notamment dans le secteur de production d’eau minérale. Qu’est-ce que vous pensez de cette opération ?

 

Danda Diallo : je suis Danda Diallo, expert de l’accompagnement des PME et du développement d’écosystèmes entrepreneuriaux. Depuis plus de quinze ans, j’œuvre à la structuration de programmes d’appui aux entrepreneurs, à la création d’un incubateur, et à l’accompagnement réel des jeunes et femmes entrepreneurs. C’est donc avec un regard de terrain, à la fois rigoureux et engagé, que je m’exprime sur cette situation.

Je tiens d’abord à saluer la volonté de Madame la Ministre d’assainir le secteur industriel. Réguler, encadrer, améliorer la qualité des produits mis sur le marché Guinéen est une démarche importante, que ce soit dans l’eau, l’agroalimentaire ou tout autre secteur.

Mais ce qui me préoccupe profondément, c’est l’approche utilisée, que je considère contre-productive. Aujourd’hui, ce sont 1 724 unités industrielles qui sont fermées sans distinction, alors même que, nous le voyons, certaines ont consenti des efforts considérables pour se démarquer et cela depuis plusieurs années. Des marques connues se retrouvent assimilées, mises dans le même panier que des unités totalement informelles, insalubres et non contrôlées.

Ce type de confusion détruit non seulement les efforts des entreprises sérieuses, mais ternit l’image de l’ensemble du secteur de l’eau en Guinée, au point que la population commence à douter de toutes les eaux produites localement.

Cette perception est dangereuse. Elle risque de créer une crise de confiance durable, une hausse du prix de l’eau, et une ouverture du marché aux produits importés. À terme, cette opération pourrait donc fragiliser plus qu’elle ne répare.

Vous dites que cette démarche est contre-productive. En quoi, elle est contre-productive ?

La démarche est contre-productive dans la mesure où elle risque d’affaiblir durablement ce qu’elle cherche à corriger. En voulant améliorer la qualité de l’industrie, ce qui est une intention louable, on risque en réalité de fragiliser le secteur dans son ensemble, y compris ses acteurs les plus sérieux.

Premièrement, en mettant toutes les unités industrielles dans le même panier, sans distinction entre celles qui opèrent totalement en dehors des normes et celles qui ont investi pour s’en rapprocher, on crée une confusion dans l’opinion publique. Le message qui passe, c’est “toutes les eaux produites localement sont mauvaises”. Et de ce fait, même les entreprises qui font des efforts voient leur image dégradée. Cette perte de confiance généralisée ne se réparera pas facilement.

Deuxièmement, cette confusion ouvre un boulevard à l’importation de produits étrangers, au détriment de la production nationale. Or, dans un pays où les produits importés ont plus de considération que les produits locaux du même type, cela va exactement à l’envers de nos objectifs de développement et de promotion du contenu local.

Troisièmement, cette méthode génère des effets économiques et sociaux immédiats. Fermetures en cascade, pertes d’emplois, rupture des chaînes de distribution, hausse des prix dans les quartiers. En fermant sans distinction, sans alternative organisée, on provoque un choc brutal pour un secteur déjà fragile. Et cela installe un climat d’incertitude qui décourage les investissements, même chez les acteurs les plus sérieux.

Pour toutes ces raisons, je ne remets pas en cause la volonté d’assainir — au contraire, je la soutiens. Mais je plaide pour une approche plus ciblée, plus structurée, plus humaine, qui permette de faire progresser le secteur sans l’abîmer.

 

Pourtant, le ministère a dit aux propriétaires de prendre attache avec lui pour une démarche de régularisation. Pourquoi vous êtes dubitatif ?

Je tiens à saluer les démarches entreprises par le Ministère. Un guichet unique a été mis en place, un guide sectoriel de l’industrie a été publié pour orienter les unités concernées, et les entreprises ont été formellement invitées à se rapprocher de l’administration. C’est un signal d’ouverture, et cela mérite d’être reconnu. Il y a une volonté réelle d’organiser le secteur, et c’est un pas important.

Mais cela étant dit, accompagner ne se limite pas à dire « venez, on vous accueille ». L’accompagnement, dans un pays comme le nôtre, demande plus qu’une invitation administrative. Cela suppose de mettre en place un véritable programme structuré, avec des actions concrètes sur plusieurs volets.

Je parle par exemple de formations de base aux normes en vigueur, à la qualité, à la traçabilité, à l’hygiène industrielle… Car beaucoup de petits producteurs ne maîtrisent pas encore ces exigences et n’ont pas avancé dans les études.

Il faut donc rendre disponibles des experts techniques, pour appuyer les unités qui veulent se mettre en conformité mais manquent d’informations précises sur les équipements, les procédés, ou les exigences réglementaires. Enfin, il faut établir un parcours clair et progressif, avec des étapes définies, un calendrier réaliste, et un appui personnalisé selon le niveau de maturité de chaque unité. Une telle ambition pourrait mobiliser des ressources auprès du programme Simandou2040 ou les partenaires au développement.

Je crois profondément que le rôle de l’État n’est pas seulement de sanctionner ou de fermer, mais aussi de corriger, d’encadrer, et de faire grandir les acteurs économiques. Et dans ce sens, je propose que le Ministère ne se limite pas à recevoir des dossiers, mais qu’il mette en place un véritable programme d’accompagnement à la formalisation et à la mise aux normes, qui permette aux unités sérieuses de se transformer durablement.

D’après vous, qu’est-ce qu’il faudrait faire pour une meilleure régularisation de ces unités industrielles qui ont quand même beaucoup pullulé ces dernières années ?

Ce que je propose, c’est une démarche différenciée, progressive, structurée et inclusive, fondée sur une catégorisation des 1 724 unités selon leurs sujets de régularisation. Toutes ne sont pas dans le même cas, et il est important d’identifier les principaux profils. Celles qui sont proches de la conformité et déjà engagées dans des démarches de qualité, celles qui peuvent être mises à niveau avec un accompagnement technique et celles qui posent effectivement des risques avérés en matière de santé publique.

Une fois cette cartographie faite, l’action publique peut être plus ciblée. Les structures les plus problématiques peuvent faire l’objet de mesures immédiates car il s’agit de santé publique et c’est non négociable. Mais en parallèle, on pourrait accompagner les autres progressivement vers la conformité. C’est une démarche qui permettrait de protéger la santé publique, continuer à approvisionner les marchés en eau, tout en préservant l’emploi et les investissements déjà engagés.

Dans ma lettre ouverte, j’ai évoqué la possibilité de faire émerger, à partir des 1 724 unités, 200 à 300 entreprises solides et structurées, capables d’être formalisées, encadrées, et compétitives. C’est vers cet objectif que nous devons tendre. Transformer une situation difficile en opportunité de structuration.

Vous êtes dirigeant d’un incubateur. Parlez-nous de la problématique de l’emploi en Guinée.

Oui, je suis fondateur d’un incubateur qui a permis d’accompagner de nombreux jeunes et femmes à créer et développer de petites entreprises. Dans mon travail d’accompagnement, j’ai vu combien les petites entreprises, même informelles, sont une source d’opportunités pour les jeunes et les femmes.

Fermons les yeux un instant sur les chiffres bruts et pensons en termes humains. Si chaque unité fermée emploie ne serait-ce que 4 à 5 personnes, ce sont plus de 8 000 emplois directs qui sont affectés. Sans compter les emplois indirects liés à la distribution, la logistique ou la vente. Et dans un pays où les opportunités sont rares, c’est une problématique sociale majeure.

Ce n’est pas en fermant tout qu’on crée de la rigueur. C’est en accompagnant, en structurant et en soutenant ceux qui veulent progresser.

Un mot pour clore notre entretien.

Je garde l’espoir qu’à partir de ce moment difficile, nous pourrons construire un nouveau cadre de dialogue entre les autorités publiques et les opérateurs privés, basé sur la transparence, la pédagogie et l’action collective.

J’invite le Ministère à ouvrir un espace de concertation, à écouter les réalités du terrain, et à encourager les entreprises qui font des efforts. Et j’encourage également les grandes entreprises concernées à prendre la parole, à expliquer leurs démarches, et à participer à la clarification du débat. Elles ont un rôle à jouer, non seulement pour leur propre avenir, mais aussi pour celui du secteur dans son ensemble.

Enfin, j’en appelle à tous les acteurs de l’écosystème entrepreneurial – incubateurs, accompagnateurs, réseaux de PME, etc.– à se mobiliser. Car l’avenir économique de notre pays dépend de notre capacité collective à bâtir un environnement entrepreneurial exigeant, mais juste, un écosystème structuré, mais inclusif.

 

Entretien réalisé par Alpha Oumar Diallo

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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